119 : cacophonies

Au seuil de leur caverne, 'Ours Repu' critiquait 'Loup Vorace' qui, depuis quelque temps, avait eu l'idée diabolique de faire cuire son steak d'auroch, alors que cru c'est si bon.
Et d'abord on a toujours mangé la viande crue dans la tribu, qu'est-ce que c'est que cette nouvelle pratique ridicule et scandaleuse ? Ça pue, ça fume, et surtout ça fait fi de toute la tradition qui nous a été directement transmise par les dieux ! A quoi l'autre répond "mange ta viande crue si tu veux, moi je trouve que cuite, c'est encore meilleur, et si tu n'en veux pas, personne ne t'oblige ...".

Les querelles mettant aux prises "traditionalistes" (réactionnaires-vieux-de droite) et "progressistes" (modernes-jeunes-de gauche) sont aussi vieilles que l'humanité et touchent n'importe quelle matière. Et il faut bien admettre que l'argumentation, d'un côté comme de l'autre, dépasse rarement le niveau intellectuel de nos cavernicoles ancêtres, même quand les protagonistes ont fait, en d'autres circonstances, la preuve de leur intelligence et de leur culture : raisonnements biaisés et dialectique de mauvaise foi précèdent toujours invectives et injures.
On se demande d'ailleurs si le simple plaisir des joutes oratoires ne serait pas la principale motivation de ces discussions sans issue !
Bref, ces disputes ne seraient que négligeables ou risibles s'il n'était arrivé parfois que, pour couper court à toute discussion, le "progressiste" finisse sur un bûcher, ou le "traditionalistes" sous une potence, selon le rapport des forces en présence ...

La musique n'a évidemment pas échappé à ces controverses.
Les querelles d'écoles les plus célèbres ont opposé, à l'époque baroque, les tenants de la déclamation à la française et ceux du récitatif à l'italienne (dite "querelle des bouffons", à ma droite Rameau, à ma gauche Rousseau) ; au début du XIXème siècle les partisans et les opposants à la nouvelle musique de Beethoven ; plus tard, ceux qui ne juraient que par Brahms contre ceux qui ne juraient que par Wagner, et on ne compte plus celles qui ont animé le XXème siècle, de Schönberg à Stockhausen en passant par Stravinski !
Personne n'en est mort.
Une de ces querelles a pris un tour plutôt paradoxal il y a une quarantaine d'années à propos de l'interprétation de la musique baroque : les "modernes" prônant le retour aux pratiques anciennes alors que les "traditionnels" défendaient les pratiques orchestrales modernes !

Quelle que soit l'époque, les arguments sont toujours les mêmes :
Les uns : toute musique qui s'écarte un tant soit peu des règles établies par la tradition n'est que bruit insupportable.
Les autres : la tradition est un carcan castrateur dont il faut se libérer à n'importe quel prix.

Une querelle moins connue que celles citées ci-dessus, mais toute aussi vive, a défrayé la chronique musicale italienne à l'apogée de la polyphonie, autour de l'année 1600.
La polyphonie qui caractérise toute la musique européenne de la Renaissance obéissait à des règles solfégiques strictes, basées sur des données mathématiques et acoustiques remontant à l'antiquité. À cette époque où la religion était inséparable de toute activité humaine, la musique, comme les mathématiques, étaient considérées comme d'essence divine, et "prima la musica, dopo le parole" était un dogme rigoureusement intangible.
Il en résultait une musique quelquefois aussi ennuyeuse qu'un séjour au paradis, mais plus souvent d'une beauté tout à fait divine, même à nos oreilles blasées, avec des voix impersonnelles et angéliques donc asexuées.
Les premiers livres de madrigaux de Monteverdi restaient fidèles à la tradition, jusqu'au jour où ce génie de la composition commença à s'intéresser au sens des textes ...
Ces textes, mis en musique depuis fort longtemps, étaient pour beaucoup signés d'obscurs poètes nommés Pétrarque, Arioste ou Le Tasse, excusez du peu ! Ils parlaient d'amour, de mort, de joie, de tristesse, de plaisir, de colère, et autres vils sentiments humains.
Pour se rapprocher de ces textes, Monteverdi fit progressivement entrer du sang, de la sueur, des larmes et du bonheur dans sa musique, faisant crier ou pleurer ses chanteurs qui purent enfin laisser libre cours à leur personnalité. Il n'hésita pas à malmener les règles de la "justesse", osant des dissonances ou des intervalles interdits, qui, alors qu'on a du mal à les repérer de nos jours, n'étaient aux oreilles de ses contemporains "qu'un mélange de voix, une rumeur d'harmonie insupportable à l'ouïe" comme l'écrivit Artusi, chanoine de Bologne, gardien du temple de la tradition.
Monteverdi qui était alors au service de Gonzague, duc de Mantoue, ne prit pas la peine de répondre et continua ses nouvelles expérimentations qu'il baptisa "seconda prattica" : la musique se mettait enfin, et pour les siècles à venir, au service de l'émotion ...
Malgré les diatribes des tenants de la tradition, cette "prattica" se répandit rapidement dans toute la péninsule avant de céder la place à la seconde révolution monteverdienne : la monodie accompagnée, aux origines de la musique "baroque" (c'roch'note n°35).

Pourquoi je vous raconte tout ça ? Parce que le concert donné il y a quelques jours par l'ensemble Doulce Mémoire mettait habilement en scène cette révolution musicale en alternant des madrigaux des deux pratiques, écrits souvent sur les mêmes poèmes, avec de petits intermèdes amusants où deux acteurs se querellaient en récitant quelques extraits des débats de l'époque, à la manière d'une nouvelle controverse de Valladolid.

Mais qu'elle soit de première ou de deuxième pratique, toute cette musique était si belle et si vivante qu'elle nous faisait venir les larmes aux yeux !

En illustration, je vous propose ci-dessous deux madrigaux :
"Veggo dolce mio bene" de Luca Marenzio (1553-1599) côté tradition.
"Dorinda, ah ! dirò se 'mia' non sei" de Claudio Monteverdi (1567-1643) côté modernité.

Et en prime : "Come vivi cor mio" de l'inclassable et incroyable Carlo Gesualdo (1566?-1613) prince de Venise, poète ami du Tasse, musicien et assassin, dont les audaces harmoniques nous époustouflent encore !



8 commentaires:

cat a dit…

C'est la deuxième fois* en une semaine que l'idée de l'ennui au paradis est évoquée ! C'est bien ce que je pensais :faut pas y aller , d'abord il y aura des êtres asexués (les anges) donc pas drôles et de la musique trop sage! Pêchons pêchons mes frères et retrouvons nous au chaud !!
* sur facebook pour la première

Maman a dit…

C'est vrai que l'éternité c'est long,
aussi long que le texte de Roch que j'ai admiré, en le survolant

Juliette (par mail) a dit…

Merci pour ton nouveau texte sur le blog, j'ai encore perdu un beau concert, moi qui suis dans une phase plutôt polyphonique !
Un genre musical qui justifie à lui seul le maintien sur pied des églises, quand on se sera enfin débarrassé des curés !
Une petite critique, de bonne guerre pour mon père, aussi puriste en orthographe qu’en orthopédie !
« Quelle que soit l'époque, les arguments sont toujours les mêmes : »

Attrait bien-t-eaux
Ju

tradornette a dit…

je tiens à préciser que la remarque orthographique avait été faite en privé. Question de principe!

Juliette

roch a dit…

ju-tradornette-choselune : j'avais pourtant relu mon texte une demi douzaine de fois, corrigeant à chaque relecture une poignée de fautes (avec les corrections de cat aussi) ! C'est corrigé mais gageons qu'il en reste encore !

cat a dit…

En relation avec l'idée de Juliette qui veut que la musique perdure dans les églises : L'autre jour j'ai parlé avec un présentateur de france musique ("spécialisé"dans la contemp.)qui me disait qu'à sa retraite il voulait aller au vatican pour réformer la musique religieuse! quelle perspective agréable!

Anonyme a dit…

les oreilles ragondines n'étant pas ce qui se fait de mieux, j'entends une différence vraiment minime entre les deux premiers chants. un peu comme si le premier etait une version brute alors que le second ne serait que sa version "mixée" avec réduction des blancs et un léger echo. mais bon, la musique sans instruments........

roch a dit…

Rassures-toi, ragondin, les différences sont effectivement très minimes pour nos oreilles actuelles mais elles ne l'étaient pas à l'époque ! Et les différences qu'on perçoit dans ces enregistrements sont plus liées à la personnalité des ensembles de chanteurs et au lieu d'enregistrement qu'à l'écriture de la partition.